Le numérique est-il vraiment un facteur de réduction de l'inégalité scolaire ?

Quel est l’impact des pratiques numériques de collégiens bretons sur leur réussite scolaire, en lien avec leur comportements sociaux et leur entourage ? Cette problématique nourrit le projet de thèse d’Étienne Dagorn, doctorant à l’université de Rennes 1. Voici ses premiers résultats.

Élèves de collège et ordinateur à usage scolaire - crédit : CG94/Christian Petit
  1. Le contexte
  2. Le plan
  3. Premières conclusions

Le contexte

C’est après avoir réalisé un master d'expertise économique des politiques et projets de développement à l'Université Paris 1 qu’Étienne Dagorn revient à la faculté des sciences économiques de l'Université de Rennes 1 : il y commence une thèse sous la direction des professeurs Thierry Penard et David Masclet, dans le cadre du CREM. Son projet est d’étudier l’impact du numérique sur la réussite scolaire de collégiens. Il trouve le soutien de la région Bretagne, particulièrement impliquée dans ce thème du numérique, lui offrant alors une collaboration avec M@rsouin, groupement d’intérêt scientifique (GIS).

Le GIS M@rsouin, unique en France, rassemble 18 laboratoires d’universités et entités consacrés essentiellement à la recherche sur le numérique. Les chercheurs rassemblés au sein de ce groupe réalisent des enquêtes et financent différents projets dont celui d’Étienne Dagorn, l'un des lauréats d'e-Fran ("espaces de formation, de recherche et d'animation numérique"), appel à projet gouvernemental en faveur du développement du numérique sur le territoire.

Le plan

Plus spécifiquement, la thèse d’Étienne Dagorn s’articule en quatre parties, composées de différentes enquêtes et expérimentations. L’intitulé exact est « l’impact des pratiques numériques à l'école et hors école sur la confiance, la coopération et l'esprit de compétition entre élèves ». L’objectif est de comprendre et la relation entre les comportements sociaux, qui se forment dès le plus jeune âge, le numérique et la réussite scolaire, selon la discipline de l’économie expérimentale, analysant les choix sociaux d’un individu.

1 - Compréhension des préférences sociales des collégiens

Il s’agit de mettre en évidence leurs dispositions à l’altruisme, leur goût pour la compétition, la coopération ou encore le rôle de la pression des pairs dans leurs décisions. Pour mener à bien cette enquête, le doctorant a conçu et supervisé des jeux sur tablette, mis en œuvre dans 22 classes de cinquième de plusieurs collèges d’Ille-et-Vilaine (à Chateaugiron, Retiers, Saint-Méen-le-Grand, Pleine Fougères et Mordelles).

Quatre jeux différents étaient mis en place pour tester les qualités et les préférences sociales des élèves. Les participants étaient rémunérés, en bonbons ou en goodies, pour les motiver et que les résultats soient en adéquation avec leurs véritables comportements.

Dans le cas de l’altruisme par exemple, il s’agissait pour chaque élève de répartir un nombre de jetons qui lui avait été attribué : l’élève devait en garder une part pour lui-même, et en mettre une autre dans un pot commun.

2 - Mise en perspective avec la réussite scolaire

À l'étude des comportements observés dans la première partie (altruisme, coopération, compétition et effet du jugement par les pairs), Étienne Dagorn intègre les notes obtenues par les élèves. L’objectif est de comprendre quels types de comportements sociaux favorisent la réussite scolaire. Les premiers résultats démontrent que plus l’élève est compétiteur, plus il obtient de bonnes notes.

3 - Relation entre pratiques numériques parentales et aide aux devoirs

Étienne Dagorn distingue deux types d’aides aux devoirs : la première « formelle », qui correspondrait au soutien scolaire, à des cours particuliers et la seconde « informelle », celle des parents et de l’utilisation du numérique. Les deux sont cependant très liées.

Pour éclairer ce troisième volet de ses recherches, le doctorant a commandité un sondage sur un échantillon de 1 000 foyers représentatifs de la population française. Des quotas ont été instaurés en fonction du métier exercé, du genre, du lieu de vie ou du statut marital des parents. L’idée était de déterminer la relation entre les aides et l’engagement des parents en fonction de circonstances extérieures. Ce questionnaire vise par exemple à déterminer si les parents enseignent un usage du numérique profitable à l’enfant dans la réalisation de ses devoirs. Il permet par ailleurs d’identifier les types de soutien scolaire en fonction des caractéristiques des parents.

Selon les premiers résultats de l’enquête, il se confirme que plus un enfant nécessite une aide dans ses devoirs du fait de ses difficultés à l’école, et plus il bénéficiera en effet de soutien scolaire, ainsi que d’une aide informelle donnée par ses parents.

4 - Une plateforme de soutien scolaire en ligne révèle le déplacement de la ligne de fracture numérique

C'est le dernier volet de la thèse d’Étienne Dagorn, qui le conduit ainsi à analyser si les différentes fractures dont découlent certaines inégalités persistent dans la population scolaire.

Déplacement de la ligne de fracture numérique : de l'accès à l'usage
Le doctorant distingue deux grands niveaux de fracture, liés pour la première à l’accès à des ressources numériques et pour la seconde à leur usage.

La fracture de l’accès au numérique se réduit, voire devient inexistante puisque la presque totalité des familles avec un enfant au collège dispose d’internet, que ce soit sur ordinateur, tablette ou smartphone. Mais la seconde véritable fracture persiste, et se situe dans l’usage fait de cette ressource numérique.

Les enfants savent-ils véritablement utiliser, et à bon escient, l’éventail des possibilités des outils technologiques ? Ceux qui n’ont jamais appris par leurs parents ou enseignants à s’en servir se trouvent désavantagés. C’est alors que le rôle des parents semble le plus important. Ceux-ci sont-ils en mesure d’apprendre à leurs enfants l’usage le plus profitable pour eux, étant donné que cet apprentissage se fait majoritairement en famille et non à l’école ? Les habitudes prises par les enfants, souvent liées à celles de leurs parents, créent une inégalité entre les élèves.

À grands traits, deux catégories d'enfants peuvent se distinguer : ceux qui sauront utiliser efficacement le numérique comme une aide aux devoirs, et ceux qui ne le feront pas efficacement, privilégiant le jeu et l'interaction sur les réseaux sociaux.

Étienne Dagorn étudie cet enjeu capital par l'usage d'une plateforme en ligne, Réviser M@lin, mise à disposition à titre expérimental dans neuf collèges d'Ille-et-Vilaine. Les données et résultats sont encore en cours de traitement. À ce stade de l'étude, il semble que les élèves utilisent assez peu l'outil.
 

Premières conclusions

Ces recherches sont en cours et il ne reste plus qu’un an à Étienne Dagorn pour terminer sa thèse.

Les résultats tombent petit à petit et esquissent les premières grandes lignes d’une conclusion : il faudra trouver un autre levier au gouvernement que la simple mise à disposition de l’outil numérique pour réduire les inégalités éducatives.

Aujourd’hui, la fracture numérique s’observe au niveau de son usage et non de son accessibilité. L’enjeu est donc surtout de déterminer quelle aide les parents sont en mesure d’apporter lorsqu'il s'agit de guider l’usage du numérique par leurs enfants.

Article rédigé par Sarah Robin, étudiante en science politique, dans le cadre d'un stage à la Direction de la communication de l'Université de Rennes 1.